Jeudi 4 mai 2006
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L’émir Abd el-Kader réussit à se réfugier au Maroc en compagnie de ce qu’il lui reste de son armée. Il se rendra quelques fois en Algérie. Le sultan Abd al-Rahmân lui octroie le droit d’asile et lui promet l’engagement des troupes marocaines contre la puissance coloniale française, ce à quoi le prince de Joinville répond en bombardant Tanger et Mogador. Le 14 août 1844, l’armée marocaine est battue par celle de Bugeaud dans la bataille d’Isly. Le 10 septembre, le Maroc signe le traité de paix de Tanger qui déclare l’émir comme étant hors la loi « dans toute l’étendue de l’empire du Maroc et de l’Algérie ». A son retour au pays, l’émir continue à défier les Français. Pendant deux ans encore, l’émir est partout en Algérie pourchassé par l’armée française. En 1847, les défaites se multiplient. Traqué par des Marocains au Maroc, dans le Rif, il finit par se rendre aux Français le 23 décembre 1847. Le général de Lamoricière lui promet de l’envoyer à Saint-Jean-d’Acre ou à Alexandrie. L’émir hésite longtemps entre jihad et exil (hidjra). Afin d’apaiser les souffrances des membres de sa tribu qui combattaient auprès de lui, il opte pour l’exil en étant rassuré par le verset coranique suivant : « A celui qui a accompli l’exil pour plaire à Dieu et à Son Envoyé son émigration lui sera comptée comme accomplie en vue de Dieu et de Son Envoyé ».
L’émir Abd el-Kader prend alors le chemin de la France accompagné de son peuple qui seront en premier lieu, incarcérés au fort Lamalgue. Ses frères seront enfermés dans l’Île Sainte-Marguerite. Lamoricière finit par renoncer à ses promesses sous la pression exercée par le colonel Daumas. Les conditions de détentions sont pénibles et les problèmes de l’émir coïncident avec le remplacement de la monarchie française par une république ! Il se trouve désormais dans une impasse et il culpabilise. Un soir, il vit dans ses songes le prophète Abraham lui révélant la mission dont Dieu l’a chargé: le grand jihad, mais il devra être également un guide spirituel pour l’Orient, un exemple pour l’Occident.
Pendant ce temps, la colonisation en Algérie progresse et le nombre de colons est passé de 25000 en 1840 à 109000 en 1847. Sous la deuxième république, le gouvernement provisoire décide d’envoyer l’émir et sa communauté au château de Pau. Les habitants de cette ville, au tout début distants, se passionnent peu à peu pour l’émir. Il reçoit la visite des ecclésiastiques, des notables et des officiers. Les femmes réussissent même à se lier d’amitié avec des membres de sa famille. Ses frères finissent également par le rejoindre. A son habitude, l’émir médite et prie beaucoup, et il se met à rédiger l’histoire de son combat en Algérie. L’ancien évêque d’Alger, Mgr Dupuch devient un de ses visiteurs les plus fidèles en le soutenant dans son projet d’écriture. D’anciens prisonniers français de l’émir qui avaient bénéficié des soins de sa mère pendant leur détention, viennent de plus en plus nombreux lui rendre visite. Pendant ce temps, le gouvernement est partagé sur le sort de l’émir. Une décision est prise pour l’envoyer à Amboise en attendant de trouver une solution finale. Au château d’Amboise, la vie sera moins pénible qu’à Pau. L’émir organise la vie religieuse, sociale et économique de sa communauté et crée un salon littéraire et philosophique fréquenté par des ecclésiastiques, savants, commerçants, militaires …etc. Il impressionne tout le monde par son savoir profond. Le vicomte de Falloux raconte qu’il a rencontré un musulman expliquant mieux le Verbe de Dieu et la nature du Christ que ses propres prêtres …
Le 2 décembre 1951, l’Assemblée législative est dissoute par le coup d’état de Louis Napoléon Bonaparte et l’émir est désormais libre ! Il commencera par s’installer en Turquie et recevra une pension de la France. Durant son périple en France pour rejoindre la Méditerranée, partout il est accueilli comme un héro. La personnalité de l’émir fascine et la France prend de plus en plus d’importance pour avoir su triompher d’un tel ennemi. Ironie du sort, lors de la revue des troupes devant les Invalides, il est escorté par les troupes qui avaient mené une guerre sans merci contre lui ! Etant profondément touché par le soutien et l’amitié de Napoléon III, celui qui est allé en personne à Amboise annoncer à l’émir qu’il était libre, l’émir lui écrit ces quelques lignes : « Vous avez eu confiance en moi […]. Vous m’avez donné ma liberté et sans m’avoir fait de promesses vous avez rempli des engagements que d’autres avaient faits sans les tenir […]. Je viens donc vous jurer […] que je ne ferai rien de contraire à la confiance que vous avez mise en moi et que je tiendrai religieusement mon serment de ne jamais retourner en Algérie. […] Lorsque Dieu m’enjoignit de me lever, je me suis levé : j’ai fait parler la poudre jusqu’à l’extrême limite de mes moyens et de mes possibilités. Mais quand il m’a ordonné de cesser je me suis arrêté. Ce fut alors que j’ai renoncé au pouvoir que je me suis rendu. Ma religion et mon honneur m’ordonnent, l’une comme l’autre, d’honorer mon serment et de mépriser le parjure. Je suis un descendant du Prophète et personne ne pourra jamais m’accuser de forfaiture. »
Durant son séjour en Occident, l’émir comprend qu’il devient un murshid, un maître entre Orient et Occident. Le 7 janvier 1953, l’émir débarque à Istanbul et est impressionné par la richesse des Ottomans. Il s’installe à Brousse et acquière une vaste propriété agricole. Il s’adonne à des expériences scientifiques avec des ingénieurs qu’il fait venir d’Europe. Il rencontre des réfugiés venus d’Algérie et se plaint auprès de l’ambassade de France de la politique française d’expulsion et d’expropriation. Ses frères et ses oncles vont très souvent en Algérie. Suite au tremblement de terre de 1854 qui ravage Brousse, l’émir et sa communauté partent s’installer à Damas, en passant par Beyrouth. L’émir est déjà célèbre en Orient et partout où il va, il rencontre un accueil chaleureux. Il passera le restant de sa vie à Damas en étant considéré comme l’un des plus grands mystiques de l’Islam contemporain. Damas lui a permis de se rapprocher de son maître spirituel soufie, Ibn Arabi, mort six siècles plus tôt. Il continue ses activités culturelles dans une confrérie et à la mosquée des Omeyyades. En 1860, des manifestations antichrétiennes éclatent à Damas et l’émir Abd el-Kader offre asile à des chrétiens et les protège. Ce qui contribuera largement à sa légende.
Avec la mort de l’empire ottoman le contrôle du Proche-Orient est au centre d’intérêt des Anglais et des Français. L’Angleterre veut établir une voie de communication avec le golf Arabo-Persique, les Français, eux, viennent de commencer le percement du canal de Suez. Napoléon III désire créer un Empire arabe, sous protectorat français, au Moyen-Orient et de placer à sa tête l’émir Abd el-Kader. Celui-ci refusera pour des raisons non seulement religieuses mais également politiques. En 1860, il entame des contacts avec la franc-maçonnerie. A travers les francs-maçons, l’émir s’adressera à tous les hommes. L’émir Abd el-Kader s’éteindra le 26 mai 1883 à Damas et sera enterré à côté de la tombre d’Ibn Arabi.
Les leçons de l’émir porteront leurs fruits, en particulier en Algérie où la lutte contre l’occupant se poursuit et où son petit-fils, l’émir Khaled donne naissance, en 1920 au nationalisme algérien.
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